Nadini, descendante de noirs marrons (Bushinengués) du Suriname

Bonjour à tous !

J’inaugure le tout premier article du blog Histoire Caraïbe, à travers le portrait de Nadini. Après 2 ans d’écrit uniquement sur Instagram, je décide de vous proposer du contenu plus développé, avec la rencontre de plusieurs d’entre-vous, des événements ou des personnalités historiques, et même des différents endroits de la Caraïbe, à travers vos voyages.

Nadini est une descendante d’africains esclaves, ayant fui les plantations du Suriname. Je l’ai rencontré à la création du compte Histoire Caraïbe, lorsque j’ai découvert sa page Sabi Boto. Un espace qu’elle a elle-même créé, afin de partager l’histoire des Bushinengués.

Les Bushinengués c’est un ensemble de peuples originaires d’Afrique, et qui ont été déportés vers le Suriname lors de l’esclavage. Ces derniers ont refusé l’asservissement, et ont préféré s’enfuir des plantations, pour vivre dans les forêts. Leurs descendants ont alors perpétué leurs traditions d’Afrique, loin de la soumission et des horreurs de l’esclavage.

Le Suriname est un pays d’Amérique du Sud, dont les côtes bordent la mer des Caraïbes. C’est la raison pour laquelle, elle fait partie de la région Caraïbe, mais aussi de par son histoire et sa culture. Avec le Guyana qui est britannique et la Guyane qui est française, elle forme ce qu’on appelle le plateau des Guyanes.

Bonjour Nadini, comment vas-tu ?

Ça va super merci.

Merci d’avoir accepté de répondre à mon questionnaire. Je t’ai découverte lors de la création de ma page Histoire Caraïbe. Peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Seedo Nadini, j’ai 23 ans. Je suis née sur le fleuve Suriname dans le district du Sipaliwini, plus exactement à Debike, à la clinique du « pays Saamaka »

J’ai grandi en Guyane française, j’y ai vécu de mes 2 ans à mes 19 ans. Aujourd’hui, je vis en région parisienne.
J’ai fait un Bac ES, puis j’ai intégré une L2 licence d’arts du spectacle.

Aujourd’hui, je fais un Bachelor en immobilier.

Quelle est la signification de ton prénom ?

Alors mon prénom n’a pas vraiment de signification, en tout cas pas chez moi. Mais il se trouve qu’en réalité, je m’appelle Nadine, et comme je suis née au village, celui-ci a tout simplement été écrit avec l’accent Saamaka. C’est un peu comme la Caroline qui devient Cawolinie, le Paul qui devient Pauloe..


Ainsi, je n’ai pas demandé une quelconque correction de Nadini, car je trouve ça original et ce prénom me rappelle tous les jours d’où je viens.

Tu es l’administratrice de la page Sabi boto, quelle est la genèse de ce compte ?

Ma page a été créée en 2018, et à l’époque je ne postais pas vraiment sur Instagram. J’étais davantage présente sur Facebook.. Et j’avoue que je voulais juste partager ma culture et mon histoire, car il n’y avait pas vraiment de réflexion derrière.

j’ai fini par supprimer le compte Facebook et j’ai tout recommencé sur Instagram. J’ai changé le nom en Sabiboto, celui-ci me vient du livre « Les Premiers Temps » de Richard Price.

Sabi Boto est le canot du savoir du clan Matyau. Mais personne ne l’aurait vu ou même aperçu dans son sillage.
Pour moi, ça me renvoie à notre histoire, car on ne la connaît pas vraiment, et elle tend à disparaître. Soit il n’y a pas de transmission, soit il y en a, mais alors très peu.

Aussi, il faut savoir que les sabimans « ceux qui savent » sont dans 99% des cas de vieux hommes. Et quand ils disparaissent, la connaissance disparaît aussi, puisque ces hommes n’écrivent pas de livre. La transmission est totalement orale.

À travers sabiboto, j’ai décidé de connaître et de comprendre mon histoire et ma culture. Apprendre ce dont on ne m’a jamais parlé, et je partage cela avec ma communauté. Je vise d’abord les jeunes bushinengué, car c’est un partage, mais aussi une transmission.

J’ai eu la chance de me rendre en Guyane Française il y a quelques années, mais je n’ai pas eu le temps de rencontrer le peuple Bushinengué.
Quelle est l’histoire de ces descendants de noirs marrons africains ?

Il existe plusieurs peuples de bushinengué en Guyane française. Les principaux groupes vivant en Guyane sont les Saamaka, les djuka, les aluku/boni, les paamaka. Ils sont tous des descendants d’esclaves qui ont fuit les plantations au Suriname.

L’histoire de leur présence en Guyane française est un peu différente pour chaque groupe. Pour les paamaka je ne connais pas vraiment l’histoire, mais avec les guerres entre marrons, entre marrons en colons, certains groupes se sont rapprochés de la Guyane. Les paamaka comme les alukus/ boni n’ont jamais eu la signature de traité de paix.

D’après ce que j’ai compris, les boni et les djuka qui s’étaient rapprochés de la Guyane, étaient en conflit. Après de nombreuses guerres entre les deux groupes, les boni ont conclu à l’abolition de l’esclavage en France, et de passer sous domination française. Ils sont devenus guyanais et français en 1860, à la signature du traité d’Albina.

Les Saamaka, eux sont arrivés en Guyane française pour la première fois en 1860, dans un tout autre contexte : lors de la ruée vers l’or. Au départ, ce sont principalement des hommes qui se sont installés près des fleuves Mana, Approuague et Sinnamary. C’est vers 1960 qu’il y aura une vraie immigration vers la Guyane, notamment avec la demande de manœuvre pour la construction du Centre spatial guyanais, mais aussi parce que la situation au Suriname était alarmante. En effet, Il y aura par ailleurs une forte immigration durant la guerre civile de 1986 à 1992.

Ce que tu dois retenir : Les Bushinengués est le nom qui est utilisé pour désigner l’ensemble des populations qui descendent d’esclaves africains du Suriname. Ces derniers avaient refusé de vivre dans la violence et dans l’asservissement. Ces hommes et ces femmes, ont alors préféré vivre clandestinement loin des horreurs de l’esclavage. La plupart ont fui les plantations et ont vécu dans les forêts où ils ont construit des villages au Suriname et en Guyane Française.

Quelle est ton histoire familiale ?

Ma famille est originaire du fleuve Suriname, nous sommes des Saamaka et nous parlons donc le Saamaka.
La transmission pour ma part a été très basique : la langue, quelques « coutumes » , à savoir la broderie, le tricot, le tressage et des gestes du quotidien comme la cuisine.

Je n’ai pas vraiment baigné dans la culture Saamaka.
C’est lorsque je suis partie au village à mes 11 ans avec ma grand-tante que j’ai eu la chance de vraiment découvrir la vraie culture Saamaka pour la première fois.

mon arrière grand père, je l’appelle Mr K. 
Il est «kabiten » et fait partie de l’administration politique et culturelle du village,  un chef coutumier.
Une photo de moi petite. Je ne sais pas vraiment quelle âge j’avais, mais il me semble
qu’elle a été prise à Montjoly en Guyane.

Comment préserves-tu et comment vis-tu ton héritage culturel au quotidien ?

Pour moi, elle se fait plutôt à travers la musique ou des vêtements traditionnels. J’ai toujours mon pagne brodé ou des pagnes simples dans mes affaires. Je ne les porte pas au quotidien, mais les posséder est très important pour moi.

Ensuite, quotidiennement j’écoute beaucoup la musique bushinengué, que ce soit des genres plus récents comme la trap ou des formes traditionnelles comme l’aléké, le seketi.

Cette photo de moi date de mon retour au pays (Guyane française Avril 2022) après 4 ans de vie ici.
Je voulais absolument porter une tenue traditionnelle. 
Ce pagne m’a été offert par ma grand mère après mon séjour à Paramaribo.
Je porte un pagne et un angisa autour de la taille.
 

Quel est ton plat bushinengué favori ?

Mon plat favori, je dirais le riz à la sauce gombo, un plat simple et réconfortant, mais qui me rapproche quand même pas mal de mes racines africaines.

La sauce gombo, est un plat local et très populaire qu’on retrouve à divers endroits en Afrique. Au Togo par exemple, c’est la spécialité du pays, et en Côte-D’ivoire, on l’accompagne d’une célèbre pâte qu’on appelle placali. Selon le pays et la région, il peut être préparé avec du poulet, du poisson ou encore du boeuf. Dans le cas des marrons du Suriname, ils ont réussi à préserver cette spécialité typiquement africaine.

Quel est l’artiste où la personnalité bushinengué qui t’inspire le plus ?

Je n’ai pas vraiment d’artistes ou de personnalités qui m’inspirent au quotidien. Mais je puisse mon inspiration sein de l’histoire de mes ancêtres.

Au-delà de ton compte Instagram, quelles sont les ressources que tu suggérerais pour en apprendre plus sur les Bushinengué ?

L’exposition « Marronnage, l’art de briser ses chaînes », qui est à la Maison de L’Amérique Latine à Paris jusqu’au mois de septembre.

Je vous conseille de lire les ouvrages de Richard et Sally Price, et de Jean Moomou.
Vous pouvez aussi trouver des films documentaires comme ceux de Karel Doing ou plus particulièrement « The stones Have Laws », qui est un documentaire qui nous plonge dans une communauté bushinengué du Suriname.

Si vous vous rendez en Guyane Française, je vous conseillerai de visiter le camp Saut Leodate à Kourou. Au Suriname, il y a également de nombreux camps pour une immersion dans les cultures bushinengué.

Je conseille aussi la page Saamakanengue qui partage exclusivement sur la culture Saamaka.

Quelles sont les prochaines actualités de Sabi Boto ?

En ce moment sabi boto est un peu laissé de côté, mais je réfléchis vraiment à faire de sabiboto un projet plus conséquent… à créer quelque chose de palpable…